Ils n’ont honte de rien, vraiment.
Ils n’ont honte de rien ceux qui taillaient allègrement dans le Fonds Vert il y a encore trois semaines et vous expliquent depuis 48h que la transformation écologique est leur priorité et que l’adaptation au réchauffement climatique est l’urgence absolue de notre époque.
Ils n’ont honte de rien, ceux qui gouvernent depuis bientôt 10 ans, ont systématiquement considéré l’écologie comme la 25eme roue du carrosse budgétaire ou politique et jurent la main sur le cœur depuis 3 jours qu’ils se lèvent chaque matin depuis l’enfance en pensant au climat avec angoisse et qu’ils se couchent chaque soir en songeant avec tristesse et dégoût aux passoires thermiques qui nous servent d’école.
Ils n’ont honte de rien, tous ces dirigeants de droite et d’extrême-droite qui mènent depuis des mois et des années une lutte sans relâche à l’Assemblée Nationale, au Parlement européen, dans les media, sur les réseaux dits « sociaux » ou dans les conseils municipaux contre toute ambition écologique sérieuse, contre le soutien aux énergies renouvelables, contre le Green Deal européen, contre les objectifs de sortie des voitures thermiques, contre le verdissement des villes, contre la réforme écologique de la Politique Agricole Commune, contre les budgets de la rénovation thermique des bâtiments, contre la notion même de réchauffement climatique souvent et qui osent aujourd’hui plastronner sur les plateaux de télévision avec des plans magiques ou des mines empathiques.
Ils n’ont honte de rien et prennent les Françaises et les Français pour des poissons rouges. Cela ne marchera pas.
Tout était prévisible, prévu, et si peu a été anticipé, planifié, investi, réalisé. La canicule n’est pas un accident. L’exceptionnel est devenu la norme et le deviendra malheureusement de plus en plus. Et, si nous ne menons pas une politique publique d’adaptation ambitieuse et cohérente , une politique à court moyen et long terme qu’il faudra conserver comme priorité même lorsque les températures auront baissé et que notre attention sera captée par autre chose, nous savons déjà qui seront les premières victimes de la démission de gouvernants qui ne voient le monde qu’en séquences (c’est la séquence climat après la séquence justice après la séquence essence après…).
Les premières victimes seront les Françaises et les Français les plus vulnérables. Ils le sont déjà. Ce sont les personnes âgées qui suffoquent depuis des jours et des nuits, les sans abris qui brûlent littéralement sur les trottoirs de nos villes, les étudiants qui habitent des chambres de 8m2 sous les toits, les enfants qui cuisent dans leur salle de classe aujourd’hui alors qu’ils y conservaient parfois leur doudoune en mars…
Quand on peut quitter la ville ou climatiser son logement, la grande chaleur est une contrainte gérable. Quand on vit dans une passoire thermique, dans un quartier bétonné ou dans la rue, elle est une menace pour la santé et la vie. L’impréparation, le déni, le désintérêt à la tête de l’Etat, ce sont toujours les plus fragiles qui en paient le prix fort.
Et ce n’est que le début. La chaleur extrême n’arrive pas seule. Elle annonce les forêts qui brûlent, les villages qui évacuent, l’eau qui manque, les catastrophes naturelles qui se répètent. Elle fragilise aussi notre agriculture et notre souveraineté alimentaire. Face à cette menace prévisible, nous assistons à une double faillite.
La faillite des gouvernants qui ne savent plus ni prévoir, ni planifier, ni hiérarchiser donc. Mais aussi la faillite d’une classe politique droguée aux coups de com’. Marine Le Pen, par exemple, celle qui n’a pas de mots assez durs contre toutes les politiques écologiques veut de la clim’ partout. Tout de suite. Ça sonne bien quand on crève de chaud. Mais c’est pour elle une simple opération de communication politique. Il faut climatiser certes et d’abord pour les populations les plus vulnérables. Et en sachant que c’est insuffisant. Cela ne remplacera l’isolation des logements, la végétalisation des villes, l’adaptation de nos territoires. Limiter cette adaptation à la climatisation, ce serait à nouveau aggraver les inégalités sociales. La France ne peut pas – et ne doit pas – devenir un Dubaï européen.
Il existe un autre chemin. Un chemin qui nécessitera la mobilisation de tous. Une transformation profonde menée dans un soucis constant de justice.
Au XXIe siècle, le patriotisme consiste d’abord à protéger les Français contre les périls de leur temps. Protéger immédiatement les plus fragiles. Protéger les travailleurs et les étudiants les plus exposés. Protéger les enfants dans les écoles. Protéger les personnes âgées isolées. Protéger le pays dans son ensemble ensuite. Le préparer sans répit à la suite : rénover massivement les logements et les bâtiments publics, végétaliser les villes, planter des arbres sur nos places et dans nos rues, remettre des haies dans nos champs, planifier le partage de l’eau, renforcer notre sécurité civile, créer comme en Finlande une institution centralisée de préparation aux chocs et catastrophes, mettre en place l’équivalent de la Loi de Programmation Militaire pour la transformation écologique…
La question n’est plus de savoir si la France doit s’adapter, même si s’adapter ne suffira jamais. Chaque dixième de degré de réchauffement évité est une souffrance en moins, une catastrophe en moins, un territoire en moins à protéger dans l’urgence. La question est de savoir si elle le fera dans la solidarité ou dans le chacun pour soi. Dans l’anticipation ou dans l’improvisation. Dans la justice ou dans le chaos.
Parce qu’une nation protège ses citoyens les plus vulnérables et prépare l’avenir de ses enfants, un État digne de ce nom lancerait maintenant un grand plan de rénovation thermique et d’adaptation de nos écoles. 30% sont des passoires thermiques. L’effort à produire est considérable. Il est indispensable. Nous l’érigerons en priorité nationale, même lorsque les températures auront baissé et que l’attention médiatique aura dérivé vers d’autres cieux, laissant ceux qui sauteront à pieds joints sur une autre séquence que la canicule à la honte qu’ils n’ont pas et devraient pourtant avoir.
Nous fonderons, oui, la République écologique. C’est la mission la plus nécessaire, la plus exigeante et, aussi, la plus enthousiasmante de notre temps.
Raphaël Glucksmann
